Si l'histoire des hommes les a oubliés, l'histoire du cinéma se souviendra sûrement, d'eux. Et ce, grâce à Rachid Bouchareb. Ce réalisateur algérien a redonné aux tirailleurs africains de la libération de la France une place dans la mémoire collective grâce à son film Indigènes, co-produit avec la France, la Belgique et le Maroc. Avec un casting emblématique, Sami Bouajila, Jamel Debbouze, Samy Nacéri et Roschdy Zem, soit les quatre comédiens maghrébins les plus connus du cinéma français, son long-métrage parle des 230.000 Nord-Africains, dont 73.000 Marocains mobilisés pour rejoindre les 350.000 soldats, «européens» et «indigènes», de l'Armée d'Afrique du Nord commandée par le général De Lattre de Tassigny. Ils débarqueront en Sicile, en Italie, en Provence, du côté de Toulon, puis remonteront l'axe rhodanien jusqu'en Alsace.
Parmi eux, quatre «indigènes», Saïd, incarné par Jamel Debbouze, Yassir, par Samy Nacéri, Messaoud, par Roschdy Zem, Abdelkader, par Sami Bouajila, et un «pied-noir» d'Oran, Martinez, par Bernard Blancan, leur sergent et chef. Loin de la victimisation, Rachid Bouchareb dessine une galerie de portraits attachants. Le gardien de chèvres illettré jamais sorti de son bled qui découvre la France. Le jeune Arabe qui n'en revient pas d'avoir une amourette avec une Française. L'intellectuel caporal, entre fascination et répulsion pour la France, rêvant de monter en grade et dénonçant les discriminations. Le «pied-noir», dur avec ses soldats, mais en même temps proche de ceux-là mêmes qui le considèrent sinon comme un Arabe, du moins comme un Africain. Des soldats métropolitains méprisants, quand ils ne sont pas indifférents.
Rachid Bouchareb s'est inspiré de rencontres et de témoignages. Le goumier Yassir, il a discuté avec lui dans un foyer à Nantes. Le berger, il l'a vu en Algérie. Le caporal est inspiré par la figure de Ben Bella.
Grâce à un travail de recherches en profondeur auprès d'anciens combattants et de leurs familles, Rachid Bouchareb met en lumière les sentiments contradictoires de ces soldats venus d'ailleurs, chairs à canon engagées corps et âme dans la défense d'un pays qui ne le leur rend pas. A chaque seconde, on ressent leur incompréhension, leur sentiment de rejet, leur résignation devant cet engagement à sens unique. Leur peur, aussi, de laisser leur peau dans les forêts vosgiennes et de mourir loin de chez eux. Présenté à la 59ème édition du festival de Cannes, organisé du 17 au 27 mai 2006, les Indigènes a reçu le prix collectif de l'interprétation masculine. Ce long-métrage a également remis sur le tapis le débat autour des tirailleurs. Sur son site, l'équipe du film lance d'ailleurs un appel au président Jacques Chirac pour l'égalité des droits entre les anciens combattants français et coloniaux. En guise de réponse, le chef d'Etat français a assisté en début de septembre à une avant-première du film en compagnie de Jamel Debbouze. La première marocaine a lieu le 4 octobre 2006 au Megarama de Casablanca, en présence de Jamel Debbouze et Rachid Bouchareb.
Plus qu'une oeuvre cinématographique, Rachid Bouchareb a fait appel au cinéma pour réparer certains oublis.
Jamais un film n'aura autant influé sur le cours de l'histoire comme l'a fait l'excellent Indigènes du réalisateur algérien Rachid Bouchareb. En effet, c'est en quelque sorte grâce à cette superproduction tournée entre le Maroc et la France qu'a été levée l'injustice qui frappe, depuis presque un demi-siècle, les anciens combattants de l'ex-empire colonial ayant combattu dans l'armée française. Désormais, ces derniers recevront les mêmes pensions que les nationaux français, a annoncé mercredi 27 septembre 2006 le gouvernement français. La mesure de «décristallisation» des soldes concerne quelque 80.000 anciens combattants, résidant notamment dans les anciennes colonies d'Afrique noire et du Maghreb.
S'exprimant sur cette mesure prise lors d'un conseil des ministres, le président français, Jacques Chirac, a déclaré, ému, que: “La France accomplit aujourd'hui un acte de justice et de reconnaissance envers tous ceux qui sont venus de l'ex-empire français combattre sous notre drapeau”.
Jusqu'en 1958, les anciens combattants issus des colonies françaises ont eu les mêmes droits à pension que les nationaux français. Mais, le 26 novembre 1959, puis en 1960, en pleine vague de décolonisation, le Parlement français a adopté un dispositif dit de «cristallisation», qui a transformé leurs pensions et leurs retraites en «indemnités» non indexables sur le coût de la vie. Résultat: un système à multiples vitesses et des montants versés aux anciens combattants étrangers jusqu'à dix fois inférieurs aux pensions perçues par les Français. Avec leurs 56 euros de pensions, les Maghrébins (marocains, tunisiens et algériens) demeurent les plus mal lotis. Les invalides de guerre français reçoivent 687 euros par mois, contre 229 euros pour les Sénégalais et moins de 76 euros pour les Marocains, Tunisiens ou Algériens.
En 2002, au nom d'une curieuse conception de l'«équité» et de la «parité», leurs pensions avaient été revalorisées, mais seulement en fonction du coût de la vie dans les pays où ils résident. En revanche, cette loi ne prévoyait aucune révision à la baisse des pensions des anciens combattants français qui élisent domicile dans des pays où le coût de la vie est des plus bas. Il s'agissait donc bel et bien de perpétuer la discrimination sous une autre forme. Aujourd'hui, le gouvernement français semble résolu à instaurer l'égalité. La revalorisation sera appliquée dès 2007, pour un coût global de 110 millions d'euros par an. Mais d'ores et déjà, plusieurs associations d'anciens combattants militent pour que cette mesure ait un effet rétroactif. Interrogé sur un éventuel rattrapage dans le versement des pensions, gelées depuis 1959, M. Mekachera a répondu: “ce n'est pas d'actualité pour l'instant”. Le combat continue.